Le ré-usage du monde

Le réusage du monde 

Trieste 

On dit qu’Istanbul est la porte de l’Asie. Pour moi, le voyage commence à Trieste. L’air qu’on y respire vient d’ailleurs. Pourtant la Slovénie ressemble encore trop à l’occident. C’est peut-être quand on s’arrête dans le premier village de Croatie que quelque chose se transforme. Les premiers étals de pastèque, la mode, bloquée dans les années 90, les premières Golf GL rouge de mon enfance. 

Je peine à trouver mes marques. La moto semble lourde. A dire vrai, elle l’est. La tentative de quitter l’asphalte pour prendre la TET slovène (trans European trail, un ensemble de pistes qui parcourt l’Europe) s’est soldée par un échec. Plonger directement dans une forêt, single track étroite, grimpant sur un lit de cailloux de plus en plus gros. Première chute après dix minutes à peine. Les réflexes reviennent: ne pas se précipiter, décharger les bagages accessibles, bloquer le frein avant avec un élastique. S’y reprendre à plusieurs reprises. 

J’ai fait demi-tour. Besoin de sentir la distance avant de tenter l’aventure. Demain, peut-être, la TET croate sera plus clémente. 

Premiers minuscules ennuis aussi, précurseurs des plus sérieux qui ne manqueront pas d’arriver. Perdu le tuyau d’air du réservoir auxiliaire. Trouvé un garage dans la banlieue de Trieste, mais le calibre du nouveau tuyau était trop large. Forcé et détruit à moitié le joint d’étanchéité. 

Comme toujours, de l’aide. Un homme de 56 ans. On a parlé un peu du voyage. Sa remarque m’a frappé: à ton retour, tu pourras te marier. Quelle drôle d’idée! Pas tant que ça, en fait. Ce réflex universel qu’il faut expérimenter la liberté avant de s’ancrer. Quelque chose de Kierkegaard chez ce triestin, le stade esthétique avant le stade éthique. 

Avant de passer la frontière slovène, la ville des fous. On m’a parlé de cet endroit, surplombant Trieste. Trieste, port sur la mer. De jeunes innocentes tombaient amoureuses de marins de passage. Ils promettaient tout, ne tenaient rien. Elles finissaient par pleurer, les plus romantiques par sombrer dans la dépression. La famille, toujours elle, les emmenaient alors dans la ville des fous. Quand on passait le portail, c’était pour toujours. On ne pouvait plus en sortir, à moins qu’un membre de la famille, plus sensible que les autres, ne vienne vous rechercher. Les conditions étaient ce qu’elles étaient. Tout ça dura tant que peux durer la misère humaine. Un jour un psychiatre italien libéra les asiles de force. Si la folie n’est qu’une question de degré, alors il faut enfermer tout le monde où personne. La ville des fous connu sa libération. On y voit aujourd’hui la sculpture d’un cheval, commémoration de celui qu’on construisit en papier mâché avec les pensionnaires et qu’on promena dans le ville, dans un grand cortège. La ville des fous est devenue un lieu exemplaire. Les bâtiments hospitaliers côtoient les théâtres, les cafés, au sein de la troisième roseraie d’Europe. 

De quelle folie faut-il être atteint pour s’en aller un matin, une moto pour toute possession, en direction de l’inconnu? A l’âge où les hommes s’achètent une maison, faire tenir sa maison dans quelques sacs, remplis pour l’essentiel d’outils et de pièces de rechange. Quand l’histoire de l’humanité est aussi intiment liée à la sédentarité, le nomadisme est à la fois une anomalie et un antidote. Antidote à ce que nous sommes devenus? Prisonniers des nationalismes, à force de s’être trop attaché à une terre au lieu de s’attacher à la terre? 

Belgrade 

C’est ici que tout a commencé. Un soir de juillet, à minuit. Bouvier arrive devant l’hôtel Majestic et retrouve son ami Thierry Vernet. Le voyage qu’ils ont longtemps rêvé peut commencer. Le mien aussi. Six mois de congé sabbatique, obtenu sur la base d’un projet qui ne me tenait pas plus à cœur que ça, mais qui avait le mérite de se calquer sur celui que je rêvais de mon côté depuis longtemps. Ce que j’avais vendu à la comptions d’octroi des congés sabbatique: refaire les six premiers mois du voyage de Nicolas Bouvier, de Belgrade à l’Iran. Pour mettre toutes les chances de mon côté, j’avais précisé que je tiendrai un journal et qu’il serait mis en ligne au fur et à mesure de mon avancée. Le voilà, donc. Ce récit qui n’a pas d’autre but que de remplir mon cahier des charges, publié ici pour qu’il soit vu le moins possible, sans publicité aucune. 

Cette manie de tout médiatiser a fini par éprouver ma patience. Voyager et se regarder voyager sont deux choses différentes. Je ne suis pas certain que Bouvier ait échappé lui-même à ce piège. Autant le dire tout de suite, je ne suis pas un admirateur éperdu de notre grand écrivain. J’apprécie L’Usage du monde, sans plus. Le poisson scorpion est un petit roman réussi. Quant aux chroniques et poèmes, je ne les ai pas lus. Pour être tout à fait sincère, quelque chose dans l’écriture de Nicolas Bouvier me déplaît. Son style pue le bourgeois qui s’encanaille. Un exemple. Quand il arrive dans les baraquements qui leur serviront de logement, il dit: on coltina le bagage dans un escalier obscur. L’usage du singulier m’agace. Le bagage. Aussi correct soit-il, je le trouve affecté. Même quand je n’ai qu’un seul sac, je porte mes bagages, et Bouvier en avait certainement plus d’un. Mais au-delà du style, L’usage du monde souffre tout simplement de ce qu’il est, un récit de voyage. Aucun n’échappe selon moi à la collection de cartes postales, plus ou moins dissimulées par des stratagèmes qui empirent plus qu’ils n’excusent l’accumulation de clichés. Autre exemple chez Bouvier, la fin de son tout premier bloc de texte, dieu sait s’il a soigné sa clausule: Les étoiles étaient très brillantes. Je le vois d’ici jouir de la platitude de sa phrase. L’antithèse de l’effet pour produire son petit effet. Ficèle trop grosse pour passer inaperçue. On pourrait multiplier les exemples, mais ne soyons pas ingrat. Je lui dois ce congé et un prétexte aussi bon qu’un autre pour voyager. 

Vernet et Bouvier logent à Saïmichte, dans des baraquements, de l’autre côté de la Save, ancien site de la foire de Belgrade devenu camps de concentration pendant la guerre. Le gouvernement les a généreusement reconvertit en ateliers d’artistes. Aujourd’hui, il n’en reste rien. A la place, une grande pelouse avec en son centre un monument à la mémoire des victimes, tziganes pour la plupart. Tout autour, des terrains de jeu s’étendent dans un vaste parc. On n’a pas osé occuper la berge devant l’ancien camps de concentration. De l’autre côté du pont de la Save, pas le même scrupule, et une longue alignée de péniches et de constructions sur l’eau abritent des restaurants et des boîtes de nuit. 

J’ai longuement arpenté les berges autour de Saïmichte. Quelques bicoques délabrées donnent une idée de ce que devait être le site à l’époque où Bouvier y a séjourné. Sur un terrain de basket, des jeunes gitans jouent, pendant que leurs épouses (encore plus jeunes) surveillent leurs enfants. Se doutent-ils qu’à quelques mètres de là, des milliers d’entre eux ont disparus dans les camps? La rumeur des discothèques a remplacé le silence des prisonniers et le souvenir tombe dans un oubli que l’on ne peut que craindre. Après tout, nous sommes ici entourés, de la Hongrie à la Grèce, par d’autres camps, ceux des réfugiés. 

Encore un peu plus loin sur les berges, le musée d’art contemporain de Belgrade. Difficile de ne pas y voir une allégorie. Des baraquements au musée, les artistes n’échappent jamais à la récupération institutionnelle. Tout au plus bénéficient-ils de quelques dizaines d’années d’indifférence pendant lesquelles ils peuvent tenter de dévoiler quelque chose. 

Pour se débarrasser d’une évidence, oui, Belgrade a changé depuis le voyage de Bouvier, il y a plus de 60 ans. Belgrade a changé depuis que j’y suis venu, il y a seulement deux ans. C’est dire! Je peux déjà prédire que tous les endroits visités par Bouvier ont changé, probablement un peu moins en fonction du conservatisme des régimes politiques. Quoique… Le « progrès » lamine tout, il y a du wifi à Kaboul, c’est certain.

L’odeur du melon, qui donne le titre au chapitre sur Belgrade, on ne la sent plus qu’au marché, la rue pue les gazes d’échappements, comme partout. L’avenue Nemanjina noire et déserte, que Bouvier remonte certains soirs pour aller écrire au Mostar, éclairée et bruyante. On n’y entend plus le son de l’accordéon, mais celui des klaxons. Le Mostar n’existe plus, certainement rebaptisé avant de disparaître complètement, quant aux prostituées que Bouvier trouve belles malgré leur laideur (encore une coquetterie), elles doivent arpenter d’autres trottoirs.

En revanche, l’association d’artistes Ulus qui accueille l’exposition des dessins de Vernet, existe toujours. Elle possède aujourd’hui une galerie dans la rue principale de Belgrade. L’exposition abrite des peintures abominables d’un adepte de Magritte, le talent technique en moins et les facilités thématiques en plus. Personne n’a entendu parler ici de Bouvier et de Vernet. 

Je relis avec amusement le passage sur l’histoire Serbe: « on faisait commencer l’histoire officielle avec l’invasion nazie. » Il se trouve qu’aujourd’hui même, le président français a rencontré le président serbe. J’ai assisté au discours, partagé entre l’admiration pour l’aisance de la performance (cinq bonnes minutes en serbo-croate, pauses éloquentes, crescendo parfaitement géré, lecture fine de la foule) et la consternation quant au contenu. Bouvier écrit que les Serbes se plaisent à lui rappeler que si la France est le cerveau de l’Europe, les Balkans en sont le cœur. A regarder Macron, qui semble un nabot à côté du président serbe, et surtout à l’entendre, on se demande où est passé le cerveau. Il a pourtant bien retenu la leçon, et ne parle que de passion, de sentiment, comme l’a écrit un de vos grand poètes, la France, elle est dans vos cœurs… 

Il promet généreusement l’Europe à la Serbie. Je me demande si le même discours obtiendrait autant d’applaudissements en Allemagne. Europe ou pas, la politique a toujours un temps de retard. H&M et Adidas ont précédés Macron et Belgrade ressemble de plus en plus à n’importe quelle capitale occidentale. Après avoir promis ce qu’il n’a pas, il donne quelques leçons sur le Kosovo et la culture de la négociation. On l’applaudit encore, mais moins fort. 

On pourrait trouver courageux de la part de Macron de parler du Kosovo et d’inciter au compromis pour consolider la paix dans la région. Oui, oui… Il faut peut-être rappeler que l’allié numéro un du Kosovo ce sont les Etats-Unis. La première chose qu’ils ont faite après avoir apporté leur soutien, c’est d’y construire en grande base militaire. On voit bien d’où Macron prend ses ordres. Il proposer à la Serbie d’échanger l’Europe (qu’il n’a pas) contre le Kosovo (dont il n’a rien à faire), parce que les États-Unis veulent la paix. Ils veulent la paix pour préparer une autre guerre. 

Par acquit de conscience, j’ai fait un tour au musée national, là où Bouvier prétend avoir vu des bustes d’époque hadrienne plus vivants que ceux qu’on trouve dans tous les musées antiques du monde. Il n’y a pas mille façon de le dire, il ment. Ces bustes, comme on pouvait s’y attendre, obéissent exactement au style de leur temps. Ils sont bel et bien comme les décrits Bouvier, saisissant de naturel, d’exactitude et de cynisme. Mais ils ne sont pas particuliers dans leur genre. Peut-être les a-t-il vu comme ça, et il n’y a rien à redire à l’idée qu’un récit de voyage est le reflet du voyageur plus que de la réalité. Plus probablement, il cherche l’effet et préfère un mensonge à une longueur sur des bustes antiques comme les autres. Et là encore, rien à redire. Je préfèrerais simplement que l’on considère dans ce cas la littérature de voyage pour ce qu’elle est: une fiction comme une autre. 

Le passage sur Belgrade se termine d’ailleurs par une très belle carte postale (reconnaissons à Bouvier l’art d’en écrire de superbes). Tout y est: les chèvres, les oies, les enfants qui jouent à la marelle. Tout ça a existé, bien sûr. J’ai vu des scènes similaires ailleurs, dans des villages perdus du Maroc, par exemple. C’est le pittoresque qui n’a jamais existé ailleurs que l’œil de l’écrivain. Bouvier ressemble à ces peintres européens du XIXe qui partaient en Orient s’inventer de nouvelles racines. Ils ne peignaient pas la réalité qu’ils voyaient mais les fantasmes qu’ils y projetaient.

Batchka 

Bouvier veut enregistrer des musiques tziganes. On lui signale un campement, à une centaine de kilomètres au nord, en direction de la frontière hongroise. Le nom d’un village: Bogoiévo. Ils y cherchent les tziganes en vain. Ils sont un peu plus loin, là où le Danube fait une boucle sur le frontière croate (à l’époque, pas de frontière). Ils passeront une partie de la nuit avec eux et Bouvier pourra ramener son enregistrement. Voilà un bel exemple de cette médiatisation qui m’agace. Enregistrer la musique qu’on écoute est un contre-sens. Cage a dit tout ce qu’il y avait à dire sur le sujet. 

Plus de traces des Tziganes à Bogoiévo. Je n’y suis allé que par acquit de conscience. Le comble aurait été qu’ils y soient encore. Que des gens du voyage soient restés plus de soixante ans au même endroit les auraient décrédibilisé. A quelques peaux plus sombres que les autres, on devine que certains ont tout de même préféré se sédentariser. Pas de musique tziganes pour ce soir, donc. 

J’aurais certainement dû m’arrêter là, au bord du Danube, planter ma tante, sortir la clarinette et jouer quelques notes à la mémoire des gitans. Mais je ne suis pas assez romantique ou trop soucieux de mon confort pour camper quand ce n’est pas indispensable. J’ai continué vers le village. 

Bogoiévo n’a pas une seule chambre à offrir, ni les villages environnant. La nuit tombe et on finit par m’indiquer une auberge, au bord d’un lac. J’y arrive tard. Un mariage bat son plein. J’aurais finalement aussi ma musique aux accents tziganes ce soir-là, et jusqu’à tard dans la nuit. Être le seul étranger dans un mariage est une expérience qui reflète bien une certaine idée du voyage. On n’est jamais vraiment dans la fête, au mieux, un témoin accepté, souvent un observateur neutre, au pire un intrus gênant. 

La route de Macédoine

Les riches fermiers sont toujours là. C’est à eux que l’on doit les ralentissements sur les excellentes routes qui descendent vers la Macédoine. Kraguiévač est une grande ville qui n’offre rien de particulièrement attractif. Je regrette d’avoir fait le détour. Si Bouvier me paye le voyage, je dois bien lui sacrifier quelques jours d’errances inutiles. Mais nous ne sommes pas juge de l’inutilité de notre temps. 

Prilep 

La route qui mène à Prilep a été transformée en circuit moto. Tant mieux pour moi. Tant que l’on prend garde à ces tracteurs qui devaient déjà rouler à l’époque de Bouvier et obligent à passer de cent kilomètre heure à dix en quelques mètres, aux chiens errants fatigués de vivre, aux tortues indifférentes aux lois de l’évolution, on profite des lacets qui serpentent entre les montagnes macédoniennes. 

Quand on aperçoit la ville depuis les hauteurs, on comprend vite qu’elle n’a plus rien à voir avec le petit bourg dans lequel Vernet et Bouvier passèrent quelques semaines à attendre l’automne. Y attendre quoique ce soit aujourd’hui serait suicidaire. J’espère tout au plus m’y restaurer avant de reprendre la route en direction de la Grèce. 

C’est sans compter sur la communauté des motards. A peine arrivé au pourtour du centre ville que je suis harponné par une Suzuki DR 800. C’est Milan, qui m’emmène dans un restaurant où j’aurai droit à toutes les variations de viandes et de poivrons frits du pays, et où il ne sera pas question de payer quoique ce soit, parce que comme il dit, dans son excellent anglais: That is the way its done here. 

Il m’invite à rester chez lui, et comme je me sens obligé de respecter l’esprit du voyage, j’accepte avec quelques réticences. Sa femme semble partager ma retenue. Il faut dire qu’elle a perdu son oncle aujourd’hui, mais comme le répète Milan: that is what it is. 

Il m’emmène explorer les jolies routes en dehors de Prilep, et la première que nous empruntons à des accents familiers, petit ruban qui grimpe au milieu de rochers taillés par quelque géant primitif. Je crois d’abord que c’est pour la route que nous sommes là, quand j’aperçois tout en haut la silhouette d’un monastère. J’ai dû mal à en croire mes yeux. Je suis venu ici il y a une année exactement. Je revenais de Grèce et j’avais, je ne sais comment, repéré ce site sur mon chemin vers Skopje où je comptais passer la nuit. J’avais pris de nombreuses photos des fresques extraordinaires qui recouvrent les murs encore noircis par un incendie dont le monastère peine à se remettre. J’avais gardé de cette visite un souvenir intense. Je n’ai pas vu beaucoup de lieux aussi imprégnés de calme et de solennité que cette église dévastée par les flammes et ses icônes rescapées. Je m’étais dit deux choses à l’époque, la première que c’était là un des endroits religieux les plus juste que j’aie jamais vu, la deuxième que je ne reviendrais certainement jamais ici, et j’avais contemplé longuement ces fresques aux accents byzantins, comme on regarde les choses pour la dernière fois. Au moment même où les mots sortaient de ma bouche, j’ai su que je n’aurais jamais dû dire à Milan que j’étais déjà venu ici. J’ai senti instantanément sa déception. Mon manque de délicatesse m’a pesé longtemps dans la soirée pour ne se dissiper que dans les litres de bière que mon hôte ne cessera de me servir en continu. Après le monastère consacré à la Vierge, nous sommes allés de l’autre côté de la vallée, dans un autre monastère que l’on rejoint par un chemin non goudronné où j’ai lutté pour ne pas perdre trop de terrain sur Milan qui semble connaître chaque pierre et chaque ornière de boue par cœur. Pour 80 centimes d’euro par nuit, on peut y élire domicile pour une retraite à bon marché. 

Toute la soirée, la discussion a été remplie par moitié d’anecdotes de voyage à moto, de mécanique et des spécificités de différents modèles, et pour l’autre, des complaintes de Milan envers la Grèce et toutes les humiliations que la Macédoine doit endurer depuis qu’elle s’est constituée en État. J’ai entendu le même genre de griefs au Kosovo, envers les Serbes cette fois. Ce mot d’humiliation revient toujours. Avec le même degré de plaie à vif qui fait peur. Milan ne se rend-il pas compte qu’il me parle des coins reculés d’Albanie qu’il faut éviter à tout prix si l’on tient à la vie avec le même mépris? 

C’est à Prilep que Vernet et Bouvier vont écouter la radio, fierté d’un barbier turc. Mon hôte n’est pas moins fier de sa douche à radio incorporée. 

J’étais donc déjà passé à Prilep dans le savoir, s’en m’être rendu compte que c’était le Prilep de l’Usage du monde. Si j’en avais eu conscience, je ne me serais pas donné la peine de revenir par ici et je n’aurais pas rencontré Milan, le vendeur de glace. Demain, il m’accompagnera jusqu’à la frontière grecque par des chemins qui lui tiennent à cœur. 

Comme à l’époque de Bouvier, on se lève tôt à Prilep. A six heures du matin, comme me l’a recommandé Milan, je suis prêt. Nous ne partirons qu’à neuf heures. On prend le temps du café turc, du déjeuner somptueux que nous a préparé Irina. Enfin, départ pour la Grèce. Dès que nous avons passé la frontière, Milan roule prudemment. Nous empruntons une petite route qui grimpe jusqu’à une station de ski, à 2’500 mètres d’altitude. Mais ce n’est pas le but de l’excursion. Nous quittons la route pour un sentier escarpé qui prend à travers champs. Je m’accroche, mais quand je compare les pneus presque lisse de la DR avec mes pneus à crampons, je m’encourager et la KTM me tire de chaque mauvais pas avec aisance. Après vingt minutes de ce régime, nous arrivons enfin. C’est une petite chapelle qui marque la frontière entre la Macédoine et la Grèce. Un chemin similaire à celui que nous avons pris permet de l’atteindre de l’autre côté. L’église est exactement sur la ligne quoi sépare les deux États. Elle a été édifiée en mémoire des soldats serbes morts ici même, sur le front de Thessalonique, pendant la première guerre mondiale. Ceux dont parlaient Macron, quelques jours plus tôt à Belgrade. Leurs ossements ont été réunis et conservés dans une petite crypte. Les barbelés de la ligne de front, tissés en cordes épaisses, entourent l’édifice. Un léger brouillard enveloppe la chapelle; il n’y a rien à dire. Juste écrire un mot dans le livre d’or, sur l’insignifiance de l’existence, et nous reprenons nos motos en silence.

Je me serais passé des sources d’eaux chaudes dans lesquelles nous barbotons une petite heure, mais je me sens trop redevable à Milan pour lui confisquer ce plaisir. Ceux qui pensent que la liberté consiste à faire ce qu’on veut quand on veut ne l’on jamais expérimentée. 

Après un bon repas grec que je parviens à force de persévérance et en faisant mine de ma fâcher pour de bon, à payer, nous nous quittons en faisant semblant qu’on se reverra. Après tout, je ne pensais jamais revenir à Prilep. 

La route d’Anatolie 

Le moins qu’on puisse dire, c’est que Bouvier ne s’étend pas sur la traversée de la Grèce. Il réussi à placer un lieu commun sur le bleu et nous voilà à la frontière, et déjà Istanbul. 

De mon côté, je suis heureux de retrouver la Grèce. Est-ce l’huile d’olive que l’on recommence à servir sur tout, une certaine façon de peupler les terrasses, la terre plongeant ses racines dans la Méditerranée? Je me sens en territoire familier et c’est peut-être la dernière fois avant longtemps.

Une chose me frappe sur cette terrasse de Thessalonique. Je l’ai perçue depuis mon départ, mais je ne mets le doigts dessus qu’à présent. Une grande part de se projet (de ce prétexte serait plus juste) consiste à mettre en regard le passé de l’époque de Bouvier et le présent. Comme je l’ai déjà dit, évidemment, tout a changé. Mais ce qui a changé le plus, c’est ce qu’on finit par ne plus voir tellement c’est devenu familier. La posture identique des gens, depuis la Suisse, à travers les Balkans, et jusqu’à cette terrasse de Thessalonique. Partout, ces silhouettes penchées vers le sol, le regard planté sur le petit écran du portable. Si un noble romain se perdait dans les dédales du temps et échouait à côté de moi, il reconnaîtrait certainement cette posture. C’est la posture des esclaves, habitués à courbé l’échine et à regarder vers le sol. 

Ce que Bouvier retient d’Alexandropolis, ce sont les poissons frits et un coucher de soleil. Va pour les poissons frits, ils sont excellents.

Bouvier ne précise pas quelle route ils prirent jusqu’à Istanbul. J’en profite pour me faire la main sur un peu de hors pistes en prévision de la suite et je prends un morceau de la tet Turquie. Magnifiques routes en terres à travers les champs de tournesol. Difficile de ne pas accélérer, la ktm fait des merveilles, malgré le bagage. Je prends confiance, trop confiance. Soudain la piste bifurque, en quelques virages le sol se transforme, il devient lourd, et sans prévenir, la boue, lourde, profonde. Je tente de passer en force. Rien à faire, la moto s’enfonce et ne bouge plus. Je lutte pendant un temps qui me parait infini sans parvenir à la déplacer de plus d’une vingtaine de centimètre. Je décharge, pas de changement. Après une demi-heure, je suis épuisé. La moto tient toute seule, droite dans la boue quoi lui arrive à mi-roues. Je laisse tout là, et part chercher de l’aide. Je repartirai trois heures plus tard. Tracté par un camion. Une fois passée au jet (et moi avec, qui suis couvert de boue), je reprends la route. J’hésite à emprunter encore la tet, juste quelques kilomètres pour rejoindre une route goudronnée. Cette fois c’est le sable qui s’invite. Je le connais assez pour avoir roulé sur une partie du Sahara, et je sais à quel point il est traitre. Je m’en sors tout de même, en colère contre moi-même de prendre tant de risques alors que le voyage ne fais que de commencer. Je dois à la fatigue les premiers doutes. Les quelques jours à Istanbul ne seront pas de trop pour reprendre des forces et retrouver confiance. Quand la route vous met à l’épreuve, il faut se montrer modeste et payer son tribu en s’arrêtant le temps qu’il faut. L’hôtel que j’ai réservé n’a rien du Moda Palace où Bouvier s’installa. Il avait la moitié de mon âge et voyageait en voiture. 

Constantinople 

Je n’ai pas commencé par traverser la moto sur la rive asiatique comme Bouvier sa topolino. Je me doutais avec raison que le quartier de Moda avait perdu son palace et ses gargotes où il tomba malade une semaine. La ville a cependant conservé certaines caractéristiques qu’ils lui trouvent. Elle est toujours cher, et la splendeur de son passé reste figée dans le passé. Les dizaines de kilomètres de bouchons qu’il aura fallu pour y accéder n’auront d’égal que ceux qu’il me faudra pour en sortir. Je découvre Istanbul pour la première fois. Si je suis évidemment ébloui par ses monuments, j’apprécie surtout l’atmosphère qui y règne, vie grouillante, quartiers contrastés, des villes dans la villes, et l’eau, partout, qui offre le plaisir de se déplacer en bateau et invite, comme toutes les villes bâties sur les mers, à rêver de voyages lointains. 

Vernet et Bouvier y cherchent en vain du travail. Mon travail consistant à retracer leur pas, je l’estime déjà fait et je profite d’une semaine à redevenir piéton et à me perdre avec délice les dédales de Beyoglu, Vela, Taksim ou d’Eminönü. Moda, bien sûr, devenu lieu de détente pour les Istanbuliotes comme pour pour les touristes, et ses parcs où règne une atmosphère suffisamment détendue pour que les amoureux s’y embrassent sans arrières-pensées. 

Une semaine, donc, de tourisme agréable, mais qui supporte mal d’être racontée. 

Memeth insiste pour que je prenne son numéro et que je rencontre ses cousins quand je serai à l’autre bout de la Turquie, près de la frontière arménienne. La ville dont il me parle semble pourtant déjà de l’autre côté de la frontière. On se dispute ces montagnes depuis toujours, me dit-il avec fatalisme. Les arméniens ne le savent pas, mais elles sont turques. Même rengaine depuis que je suis parti. Au Kosovo, en Macédoine, en Serbie, comme si toutes les zones frontalières du monde avait leurs conflits, leurs déplacements de populations et leurs lots de morts et de larmes. 

Un incident ponctuera le départ. Une femme de chambre regardante sur la propreté a jugé préférable de jeter mes bottes de moto encore entachées de boue dans les ordures. L’hôtel se met en branle pour les retrouver. On payera un malheureux pour descendre dans le trou où l’on jette les sacs. Il en sortira mes bottes, après une vingtaine de minutes, éclairé à la lampe de poche, le sourire édenté de s’être fait aussi facilement le salaire d’une ou deux journées de travail. 

Je prendrais bien le long de la mer noir, mais Bouvier et Vernet, soucieux d’échapper à l’hiver, se pressent par la route d’Ankara. Quarante kilomètres d’un trafic dense pour échapper à l’agglomération d’Istanbul devenue tentaculaire. Passer les usines de bétons gigantesques, les centrales électriques vétustes, les centaines de tankers attendant leur cargaison dans la baie d’Izmit, donne une vague idée de l’échelle atteinte par l’industrie des hommes. 

Je me demande combien de centaines de kilomètres il me faudra encore rouler pour trouver une piste en terre, mais je soupçonne que ça n’arrivera qu’en m’éloignant de l’itinéraire de l’Usage du monde. 

Dans ce récit prétexte, j’ai le sentiment d’oublier tout ce qui fait le voyage et qui déjà, après un  vingtaine de jours seulement, légitime à mes yeux de partir. Cet homme touché que j’apprécie le repas qu’il me sert et pour lequel je lui ai donné carte blanche (mon turque s’arrêtant au merci beaucoup appris à Istanbul), ces souhaits continuels que je fasse bon voyage, ce douanier qui sort de sa baraque pour venir examiner la KTM avec l’admiration et le respect des connaisseurs, ce policier qui ne veut pas me retenir plus longtemps et surtout ne pas gâcher le souvenir de son pays par une contravention inutile. Les paysages nourrissent notre soif d’absolu, de grandeur et  notre besoin de solitude, mais les hommes s’adressent à notre espoir profond de fraternité, de confiance et notre recherche de liens. 

Route d’Ankara 

Bouvier a bien décrit le paysage. Son plus grand mérite et de ne pas s’être appesanti sur de longues descriptions. Dans une fiction, elles ont leur utilité, elles participent au récit. Mais dans un récit de voyage, elles ne font que nous frustrer de l’incapacité des mots à dire autre chose que la façon dont nous voyons la nature. 

En quelques phrases, Bouvier rend bien les grands changements d’atmosphère. Après quelques heures de route, on s’habitue à tout, même à l’incommensurable. Ce qu’il reste, ce sont les changements. 

Fatigué de suivre leur tracé qui s’est transformé en une grande artère à camion, je prends par les champs. Très vite, c’est la solitude des grands espaces qui revient. Ce n’est que lorsque je m’éloigne du livre que je m’en approche le plus. Je ferai bien d’en prendre de la graine pour la suite. A force d’être littéral, on perd tout le suc du voyage.  

Sungurlu

Si je n’ai pas vu de partouze de tortues sur la route, je n’ai pas trouvé de chambre non plus à Sungurlu qui est devenu un de ces villages qu’on traverse sans avoir envie de s’arrêter. Ils semblent avoir conservés le pire du passé et pris le pire du présent. 

Je me suis rabattu sur le village d’Hattouscha et ses fouilles Hittites. Trois hôtels, appartenant tous à la même famille. Chacun donne un coup de main, la grand-mère à la cuisine, la petite fille au service, le père qui se débrouille en anglais à la réception et le neveu sur l’ordinateur. Voilà une famille qui a su exploiter les quelques pierres millénaires et les tablettes gravées. Ce n’est peut-être pas le meilleur des investissements non plus, je suis le seul client. 

Merzifon

Avant d’aller explorer le restaurant de l’aéroport de Merzifon, je m’arrête au marché de fruits et légumes de Corum. Il n’y a vraiment qu’en Suisse que les marchés sont si tristes et si monochromes. Partout ailleurs, on se rattrape de tous les manques et on y affiche avec fierté l’opulence de la terre. Chacun rivalise de savoir faire pour aligner ses poivrons, ses pêches, ses œufs, et jusqu’au vendeur de pomme de terre. 

L’aéroport de Merzifon est inaccessible, il faut montrer patte blanche pour y accéder, et j’ai encore des traces de boues un peu partout. 

Sans regret. Je suis à peu près certain que les soldats soupçonnés par Bouvier de danser un peu trop rapprochés les uns des autres n’y étaient pas. 

Route d’Ordu

Ce n’est qu’en arrivant sur la côte que je remercie Bouvier pour la route. Une grande nationale coupe sur Ordu, mais je parviens à rejoindre la route qui longe la mer et qui doit emprunter quelque chose de l’ancienne piste prise par les deux amis. 

Ce qu’ils appellent le col d’Ordu a disparu. Il reste quelques beaux lacets qui grimpent dans la forêt. Il faudra à Bouvier et Vernet des heures de lutte pour gravier les cinq cents mètres de dénivelé. J’ai compté quatre minutes avec la KTM, compris la photo au sommet. Une fois descendu de l’autre côté, j’ai pensé à eux et à tous les efforts qu’ils ont dû déployer pour franchir cette route. Je suis revenu en arrière et j’ai refait le col, montée et descente comprise, en une minute et quelques secondes. Les pistes en terre ont toutes disparues, celles qui servaient à se déplacer en tout cas. Il ne reste plus que les chemins vicinaux. La Turquie de Bouvier n’est plus qu’un souvenir et quelques pages dans l’Usage du Monde et la route qui longe la côte ressemble à une promenade balnéaire. 

Batoumi- Géorgie 

J’ai compris que si je voulais suivre les traces de l’Usage du monde, il fallait que je m’en éloigne. Comme j’ai de l’avance sur l’itinéraire, que l’Iran peut attendre comme elle attend depuis si longtemps, et qu’il y fait en ce moment des températures à convaincre Donald Trump du réchauffement climatique, me voilà en Géorgie. 

Batoumi 

Les geeks ont une passion esthétique peu connue, appelée RGB. Je ne saurais en retracer les origines, mais elle consiste à illuminer les PC, clavier ou autres accessoires électroniques, de led rouge, bleu, jaune, vert. Un passe-temps comme un autre. Batoumi est la ville RGB. Chaque hôtel du bord de mer clignote de tous ses feux. Les goûts et les couleurs ne se discutent pas, à Batoumi, surtout les couleurs. J’imagine que c’est ce qui arrive quand on a été condamné au gris pendant 100 ans. 

La distraction principale de la ville consiste à faire la promenade sur une voiturette électrique d’handicapé. J’ai même vu une musulmane en Niqab jouer les fanjio en éclatant de rire pour le plus grand plaisir des ses quatre enfants, accrochés à l’arrière. Le karaoké de l’hôtel s’attardera tard dans la nuit. 

La route d’Akhalétsiké 

La Géorgie est un pays dirigé par les vaches. Elles ont exigé que les hommes construisent des routes pour leur distraction. Elles déambulent partout librement et se désennuient en regardant passer les tracteurs. Comme il faut bien s’occuper, les hommes exploitent deux choses, les cailloux et le raisin. Les cailloux doivent servir à faire les routes, et le raisin à faire la fête. Il n’en a pas toujours été ainsi. Aux innombrables citadelles qui parsèment la campagne géorgienne, on imagine qu’avant le règne des vaches, d’autres maîtres ont habités ces terres. Parfois, dans le regard d’un homme contrarié, on sent qu’il ne faudrait pas beaucoup pour que le sang conquérant se réveille à nouveau. 

La seule hypothèse plausible quand on essaie de comprendre le lien entre la ville de Batoumi et la campagne géorgienne c’est que la thèse de certains physiciens audacieux est exacte, et que nous sommes bel et bien dans une simulation informatique. La Georgie aurait alors été simulée par un adolescent farceur mais peu assidu. Il y a mis d’immenses forêts vallonnées, mais seulement la moitié des routes. Des animaux partout, mais pas encore les enclos. Tout laisse croire qu’il n’a pas eu les moyens de finir ce qu’il a commencé. D’autant qu’il a dû dépenser pour simuler Batoumi (qui sous cette éclairage devient une ville totalement logique)  un nombre de crédit considérable. 

Une petite description comme celle-là montre bien selon moi les limites du récit de voyage. C’est une succession de petits effets, amusants peut-être, mais incapables de rien dire du pays. On y est condamné. Vouloir y échapper voudrait dire s’installer quelque part jusqu’à appartenir à l’endroit. Et comme on ne peut pas être à la fois dedans et dehors… 

.

J’ai pris plaisir à me perdre et à retrouver les traces de Bouvier là où il n’est pas allé. Les chiens sauvages qu’il faut semer sous peine de passer quelques heures à la recherche d’un dispensaire pour un vaccin contre la rage. La vie tranquille des géorgiens, qui n’ont pas grand chose, mais qui en tirent le maximum, bains dans les rivières caillouteuses, miel qui doit encore encore quelque chose aux abeilles et pas au sirop chinois, et bien sûr, ce vin que l’ont trouve partout, au verre dans les rues, en flacon partout ailleurs. 

En parlant de Chinois, j’en ai vu quelques wagons, occupés à construire des routes. La géopolitique a bien changé depuis Bouvier, et si je continue à être frappé par ces visages prosternés en direction de leur téléphone, l’omniprésence des chinois dans les grands œuvres de constructions, des Balkans à ici, témoigne d’un autre changement tout aussi révélateur. 

La route de Vardzia

Si j’ai complètement raté la fin de journée d’hier en faisant exagérément confiance au gps qui m’a envoyé vers un Vardzia différent, à deux cent kilomètres au nord (ce qui en dit long sur mon absence de sens de l’orientation), et qui m’a valu de dormir dans ce que la Géorgie fait de pire en terme d’hôtel (un lugubre bâtiment le long d’une route principale où les camions roulent toute la nuit), on peut dire que j’ai largement compensé aujourd’hui. 

C’est assez révélateur de ce qu’est le voyage. Une suite de décisions, certaines bonnes, d’autres mauvaises. L’important étant de ne pas persister trop longtemps dans les mauvaises et de savoir apprécier les bonnes pour ce qu’elles sont, un peu d’instinct et beaucoup de chance.

Après avoir mis deux heures à revenir sur Akhaltsikhe, qui est à une heure de Vardzia par la route, j’ai suivi un tracé hors piste trouvé sur internet. Près de quatre heures de chemins, parfois difficiles, à travers les montagnes escarpées. Une nature à couper le souffle. Des couleurs impensables, tâches de jaunes, de roses, de violet, dans les prés d’un vert saturé, dans le sable rouge et les pierres grises et noires. Si le tracé m’a perdu quelques fois en m’indiquant une direction d’où tout sentier avait disparu, j’ai réussi sans trop de mal à rejoindre une des nombreuses pistes qui serpentes ces montagnes. Des enfants gardent encore à cheval des troupeaux de moutons ou de vaches, font ruer leur monture en échange d’un wheelie, une paysanne, toute étonnée de me voir arrivé à travers un champ, m’a indiqué la direction après m’avoir offert un café. Étonnants chemins montagneux, un instant on fume une cigarette avec un berger qui passe quelques mois à aider son père avant de retourner à Batoumi, chercher du travail qu’il ne trouve pas, malgré son master en économie, et l’instant d’après on se retrouve entouré de falaises sur des lits de rocailles trop meubles pour relâcher sa concentration un moment. Malgré l’immensité des horizons, on n’est jamais longtemps seuls, on sent que la Géorgie est un petit pays et que les hommes on occupé tout ce qu’il y avait à occuper. Tant mieux, ça donne la confiance nécessaire pour franchir les gouilles d’eau boueuse dont on ne sait jamais vraiment la profondeur. 

Le plaisir qu’il y a à rouler à moto sur ces sentiers mérite qu’on s’y attarde un peu. Les conducteurs de camionnettes que j’ai croisé ne comprennent pas. La route est très mauvaise, il faut faire demi-tour, c’est beaucoup plus rapide par la voie principale! Je leur fais un signe vers le paysage, leur montre le sourire sur mon visage, et ils se résignent. Aussi accidenté que puisse être le chemin, c’est toujours une histoire de lecture. Lire le terrain, choisir sa ligne, laisser la moto faire le travail. Recommencer, mètre après mètre. Recueillir les informations qui passent des pneus à la fourche et jusqu’aux poignées, jeter le regard en avant sans perdre une seconde la conscience des pièges, ornières creusées par des chutes d’eaux ou des 4×4, changements de texture, sable, gravier, herbes, c’est lire avec un autre sens les signes d’une autre nature, anfractuosités, dévers, dépressions. Et puis parfois tout concorde, le sol s’aplanit, on ouvre les gaz, la roue arrière dérape un peu et reprend de l’adhérence, les oiseaux ouvrent le chemin, semblent s’amuser de cet étrange compagnon qui file à leur vitesse le long du tracé sinueux. 

J’imagine que les marcheurs font la même expérience, mais quelque chose en moi est resté bloqué à l’adolescence, et l’adolescent est un être simple, il aime le bruit d’un échappement, le plaisir de la mécanique, la puissance d’un moteur. 

J’ai mis quatre fois plus de temps à rejoindre Vardzia par cet itinéraire, le cœur content, comme si j’avais fait le plein de beauté pour un bout de temps. C’était sans compter l’œuvre des hommes. 

Je ne m’attendais pas à grand chose. Sur les photos, le grottes troglodytes paraissaient suffisamment pittoresques pour faire le détour. Mais l’énormité du site laisse sans voix. Difficile de départager la nature et les hommes sur ce coup là… Qu’on ait creusé à la force des poignets ces centaines de cavités dans la roche, ce monastère et ces galeries interminables à la gloire de Dieu rend surtout hommage à la ténacité des hommes et à leur étonnant besoin d’élévation. La vanité des rois doit jouer son rôle aussi, et le besoin de laisser une trace. Peu importe, quelle trace! Et puis ces moines sont sympathiques. La moitié de ces cavités servaient à écraser le raisin et à faire du vin. La vie monastique avait du bon. 

Bouvier n’aurait probablement pas consacré un paragraphe à Vardzia. Une phrase en passant. On le sent constamment aux aguets pour ne pas tomber dans le guide touristique. C’est aussi que l’Usage du monde est surtout un usage des hommes. 

La route de Tbilisi 

Comme je n’ai pas les mêmes réticences que Bouvier sur le tourisme, je m’arrête à Gori, où comme vous l’apprendra n’importe quel guide touristique ou internet, la grande attraction, et la seule, est le musée Staline, un enfant de la ville qui a réussi. Il a tellement réussi que malgré la russo-phobie des géorgiens, ils ont beaucoup de difficultés à dire du mal du petit Joseph. Au niveau peinture, c’est ce que le réalisme socialiste a fait de mieux. À en croire le musée Staline, Joseph était un type formidable. Ardu au travail, il aimait les enfants, et ne dédaignait pas rire un bon coup. Un type formidable. D’ailleurs, les nombreuses vitrines qui présentent les cadeaux que lui ont adressé le monde entier en témoignent. 

Parce qu’on a dû leur faire la remarque trop de fois, les géorgiens ont quand même ajouté une petite pièce, à l’écart (il faut faire un gros effort pour la trouver), qui présente à travers quatre photographies et la mise en scène d’une porte de prison, les aspects moins glorieux du bonhomme. Pour plus, comme dit la guide, il y a internet et les livres.

Cette visite m’inspire deux choses. La première, c’est que la propagande continue à avoir de beaux jours devant elle, et que l’on continue à utiliser les mêmes vieilles stratégies (inclure une minuscule critique dans l’hagiographie en faisant croire qu’on s’est soumis à la pensée critique. En vérité, le musée Staline devrait être un musée de l’horreur, des génocides, du goulag, des exécutions arbitraires, avec, peut-être, une petite pièce pour les bonnes oeuvres du tyran. La deuxième, c’est que malgré l’aversion des géorgiens pour la Russie, le patriotisme gagne toujours, et la fierté de cette petite ville d’avoir donné au monde un homme digne des livres d’histoire est plus forte que la honte de l’avoir vu naître. 

Aller jusqu’à Rostov me ferait faire un détour décidément trop long (détour de quoi, je ne sais pas…) mais je ne serais pas surpris que même là, on célèbre l’enfant du pays, l’infâme Tchikatilo, surnommé le boucher de Rostov, l’éventreur de Rostov, le monstre de Rostov, le cannibale de Rostov (tout ce qu’on veut, mais de Rostov), serial killer légendaire, le mal incarné, que les amateurs de sensations fortes se renseignent… 

Conclusion, patriotisme 1 tout le reste  0 

Tbilisi 

il y a des villes qui frappent par leur cohérence (New York, Venise) d’autres par leur incohérence (Sarajevo, Belgrade). Tbilisi fait partie de la deuxième catégorie, et à ce titre, elle touche directement le cœur, plus sensible à la déraison, comme on le sait depuis Pascal au moins. 

Les Géorgiens se sentent, à juste titre d’ailleurs, spolié par l’histoire. Depuis toujours, ils ont pâti de leur situation géographique, entre l’Europe et l’Asie, sur le chemin de tous les conquérants. Des Perses aux Russes, ce coin de terre a été divisé, partagé, ré-divisé, re-partagé, pillés de ses trésors, et aujourd’hui encore, ils sont pris en étau entre une Russie toute puissante qui soutient les indépendantistes et une Europe timorée qui voudrait bien mais qui ne peut pas grand-chose. 

Tbilisi porte les marques de ces tensions. Parce qu’il faut bien se rassurer, les statues y sont plus grandes et plus dorées qu’ailleurs. Mais la ville n’attend personne pour avancer, et si certains quartiers aux baraques en bois et aux balcons désuets paraissent figés dans le temps, la jeunesse s’est mise à la page, à grand renfort de cafés, de galeries d’art, de restaurants au fond des cours, de bières japonaise et d’auberges de jeunesse hipster, et l’on pourrait sans effort d’imagination se croire à Berlin, à Paris, ou dans toute autre grande ville européenne. 

Le problème avec ce genre de réflexions, c’est qu’elles s’achoppent à une autre limite du récit de voyage, auquel Bouvier échappe en grande partie, c’est à son à mettre à son crédit, contrairement à d’autres écrivains voyageurs plus talentueux, comme Michaux par exemple.  C’est le péché d’essentialisation. Les Géorgiens, les Turcs, les Perses… La Géorgie, Tbilisi… 

Qu’on le veuille ou non, on n’échappe pas à la généralisation, ou alors on est condamné à une succession de portraits. 

L’ancienne route militaire géorgienne 

Pour rejoindre la Russie, l’ancienne route militaire est le plus court chemin, et, prétendument, le plus scénique. C’est par là que les envahisseurs se sont succédés, siècles après siècles, et aujourd’hui elle fait partie des routes « à faire » par les amateurs de routes. Réputée dangereuse, elle cache bien son jeux pendant les premiers kilomètres. Jolis rubans d’asphalte, longeant des réservoirs et d’anciennes forteresses. Tout se gâte quand on commence à grimper en altitude. Aujourd’hui particulièrement, où la pluie et le brouillard s’invitent. Je n’aurai vu de la route militaire géorgienne que l’arrière de voitures ou de camions, quelques mètres devant moi. Il y a forcément un moment où à rouler sur un col, sous la pluie, dans le brouillard, on se demande pourquoi on a fait autant de kilomètres alors qu’on a tout ça chez soi. Du coup, J’ai hésité à m’arrêter en haut du col, à l’hôtel Edelweiss…  L’avantage, c’est qu’on est un peu à la maison, et qu’on sait qu’à un moment ou un autre, la pluie va cesser, le brouillard va se dissiper, et ça n’a pas manqué, en redescendant le dernier col. C’est là que j’ai compris que la route avait dû être effectivement scénique… 

Passage de frontière facile. Les Russes très content de mon choix de véhicule, partagent avec mois des pêches « locales et biologiques » et se contentent d’une fouille très sommaire. 

Paradoxalement, mon arrivée en Tchétchénie sera synonyme de ciel bleu et de chaleur. Enfin, jusqu’à découvrir Grozny. 

Grozny 

Avec les toilettes à la frontière russe, Grozny est la chose la plus effrayante que j’aie vu jusqu’ici. Je ne m’attendais pas à grand-chose. Les renseignements pris en avance me laissait présumer une ville aujourd’hui sûre, reconstruite, cherchant à réhabiliter son image. J’ai déjà vu des villes rescapée d’une guerre. Je me souviendrai toute ma vie de mon arrivée à Srebrenica. L’art de la fugue s’est mis à jouer dans mon casque quand je suis arrivé dans ce lieu oublié de tous, ce cul de sac de la géographie et de l’histoire, ces limbes grises et ses maisons en ruines. Grozny est plus effrayant encore. Consacrée la ville la plus détruite sur terre par l’ONU, rien ne subsiste de la guerre. Grozny est le prototype de la ville dictature. Pour comprendre comment les hommes peuvent réécrire l’histoire, il faut rouler dans ces rues où pas une maison n’a plus de dix ans. Le tristement célèbre président de Tchétchénie, Ramzan Kadyrov a fait disparaître toute traces des bombardements. Il a supervisé personnellement la reconstruction de Grozny. Quelques building high-tech, un jardin des fleurs, une grande place pavée, une grande mosquée, bien sûr un immense stade de football, deux rues piétonnes et des pavillons qui font ressembler la ville à un Los Angeles miniature sans âme. Le palais présidentiel, prototype du genre, continue à être aménagé et tout Grozny semble être un prétexte à son édification. 

C’est vrai qu’elle parait sûre, la ville. Malgré les quatre contrôles de police qu’il faut franchir avant d’y arriver. Un policier fera mine de me réclamer de l’argent. On m’avait averti, ne jamais accepter, pas avant que les choses semblent devenir sérieuses. Et effectivement, le peu de conviction qu’il met dans sa demande me font penser qu’il s’agit surtout d’un rituel, ou d’un test.

La Tchétchénie dégage un sentiment étrange. Ce sont les femmes qui ressortent d’abord. Dans leurs robes colorées, leur façon de porter le voile comme un accessoire de mode, leur maquillage élégant. Les jeunes hommes de leur côté arborent la barbe du président. Le mélange entre un islam ouvert sur l’Occident (russe)  (on recycle à Grozny) et le fanatisme du président (les hommes sont invités à ne pas porter de short en ville) étonne. Ce qui frappe surtout, mais il faut un moment pour s’en rendre compte, c’est qu’il y a toute une classe d’âge qui manque. Celle des hommes entre trente et cinquante ans. Les russes ne font pas le travail à moitié. Dans cette ville amnésique, que certains départements des affaires étrangères conseillent encore d’éviter pour risques d’enlèvements, un hôtel de luxe et, paradoxe parmi les autres, le meilleur restaurant est un steak grill American. Va pour le paradoxe, l’hôtel de luxe et le restaurant américain. Quand la pastèque coûte 30 centimes, le luxe est abordable. 

La route d’Astrakan

Dans un paysage qui ressemble au Sahara sur lequel une végétation aurait miraculeusement poussé. Le vent. Qui vous ballade comme une feuille, vous pousse de plusieurs mètres sur la route. Pendant des centaines de kilomètres. Les camions que l’on croise, qui font des appels d’air et vous arrachent le casque de la tête. On a beau s’y préparer, la violence soulève le cœur à chaque fois. Les Russes construisent leurs routes avec pragmatisme et méthode, du goudron, une ligne centrale, et des centaines de kilomètres défilent ainsi sous les rafales de vent. Et puis soudain, plus de route, trente kilomètres de graviers, une petite répétition générale avant le Kazakhstan. 

Astrakan

Quelques heures plus tôt, on était en terre d’Islam. Et nous voilà à nouveau en terrain familier. La religion a plus d’impact sur les modes de vie que les nations. Sur la grande promenade le long du fleuve, les jeunes amoureux s’enlacent. Ce qui frappe, ce sont ces visages asiatiques qui nous disent mieux que la carte qu’on s’approche de l’Asie. Le Métissage est réussi.  On comprend que la Russie s’est construite par la force, tant les peuples qui la composent sont divers. 

Kazakhstan 

Jour 1

Kazakhstan: Grandes steppes, mauvaises routes. 

 

Jour 2, poème: 

Steppes

Steppes

Steppes

Chameau

Steppes 

Steppes

Steppes

Chevaux sauvages

Steppes 

Steppes 

Steppes

Chameau 

 

Jour 3

Le plus court chemin d’un point A à un point B n’est jamais une droite. Au Kazakhstan. 

 

Jour 4

Au Kazakhstan, les visiteurs ont tendance à traverser l’immensité du pays le plus vite possible, c’est à dire assez lentement. Ils voient le Kazakhstan comme un passage vers les paysages plus spectaculaires du Kirghizistan, de la région du Pamir, ou de l’architecture glorieuse de l’Ouzbékistan. Le pays a pourtant bien plus à offrir qu’une voie de transit. Des steppes et des dromadaires, par exemple. 

Une chose que je regrette dans l’Usage du monde, c’est le peu d’humour que j’y trouve. Quelques scènes, par ci par là, comme l’histoire de la pouliche qu’on lave devant les yeux écarquillés de Vernet et Bouvier qui n’ont rien vu d’aussi sensuel depuis des semaines. C’est assez drôle. Si ça ne venait pas souligner une fois de plus l’insistance de Bouvier à signaler qu’il aime les femmes, que les Balkans n’offre rien d’attrayant en la matière, et que surtout, contrairement aux pilotes militaires turques qui dansent trop serrés, il n’est pas homosexuel, ha ça non! A plusieurs reprises il revient sur ce motif. Peut-être craint-il (mais pourquoi?) qu’on interprète ce voyage entre deux jeunes amis comme autre chose qu’une histoire d’amitié? Ne soyons pas trop difficile, après tout, nous sommes en 1952. Et même si ça ne veut rien dire, (et malgré le fait que je lui trouve toujours sur les photos un air de Cocteau), j’ai rencontré le très sympathique fils de Bouvier un jour, au hasard d’un vernissage. Pas homo, donc, c’est entendu. 

Reste que son humour ne me touche pas.

Je donne un exemple: « Il faisait un peu moins froid. Une de mes élèves s’était mise à penser. (Les autres pensaient sans doute aussi, mais jugeaient plus avisé de n’en rien laisser paraître.) »

C’est bien dit, mais avec cette façon de tourner continuellement les choses de façon à montrer sa propre vivacité d’esprit. En gros, il cherche à nous faire rire (nous qui avons compris ce qu’il vient de dire) avec lui des autres (ceux dont on rit, et qui n’aurait pas compris sa phrase). 

Aralsk 

Si Srebrenica peut revendiquer la palme de la ville la plus triste, Aral’sk n’aura aucun mal à obtenir le qualificatif de la ville la plus laide au monde. Je me doute qu’il y aura d’autres prétendants, mais ils auront une rude tâche à convaincre les juges. La plus jolie chose à Aral’sk, c’est le cimetière, à l’entrée de la ville. De loin, on le prendrait presque pour la ville elle-même, et le voyageur s’enthousiasme. Mais passée la déception, il doit bien se rendre à l’évidence, la ville est bien cet amoncellement de baraques brinquebalantes,  ce rond-point qui dépasse en laideur tous les ronds-points valaisans réunis, ce parc à la végétation mourante, cette gare qui s’étonne encore de figurer sur une ligne nationale. C’est simple, en arrivant à Aral’sk, le voyageur aura l’impression que même les chameaux qui errent à l’entrée de la ville sont déprimés. Mais le voyageur fatigué qui persévère, trouvera peut-être le chemin vers le seul hôtel d’Aral’sk qui se propose d’accueillir ceux que la ville n’a pas définitivement rejeté vers la route. Le Kepyeh! Plus qu’un hôtel, un complexe, comme se plaît à le préciser la patronne. Le voyageur a de bonnes de chances de se retrouver seul dans ce complexe qui compte un portail noir électrique qu’on ouvre à la main, deux panthères dorées qui encadrent la porte d’entrée, un hall à double escalier qui mime, en plus petit, les escaliers du campidolio de Michel-Ange à Rome,  une salle de danse de deux cent mètres carrés au sol en marbre de damier noir et blanc, décorée de guirlandes clignotantes, d’un bar éclairé aux néons rouges et verts et enfin, d’un restaurant qui reste fermé constamment, en dehors du mariage annuel donné par un bourgeois d’Aral’sk qui a décidé de se la péter. Les plus courageux peuvent réserver par avance la chambre à suer. Le Kepyeh réussit l’exploit de recréer sans jamais y faire allusion, l’ambiance de l’hôtel du film The Shinning au centre du Kazakhstan. Dépourvu de tout type de connexion avec le monde extérieur, le Kepyeh saura réconforter le voyageur avec sa brochette de canard. Par chance, le voyageur aura dans les sacoches de sa moto différents snacks pour agrémenter la brochette pour laquelle il faudrait par ailleurs inventer une nouvelle qualification qui irait au-delà de trop cuit. Il va de soi que le voyageur qui aura réussi miraculeusement à échapper à toute dysenterie depuis son arrivée au Kazakhstan, renoncera en franchissant les portes du Keypyeh à tout espoir. 

Publicités